Recibido: 10 de noviembre de 2025; Aceptado: 9 de diciembre de 2025; : 15 de diciembre de 2025
La reconfiguration de la parole publique dans un meeting politique immersif
La reconfiguración de la palabra pública en un mitin político inmersivo
Resumen
Résumé Problématique: lors de la dernière élection présidentielle en France (2022), Jean-Luc Mélenchon, candidat de l’Union Populaire, et son équipe ont organisé un meeting . Dans ce contexte, les dimensions de l’espace ont été explorées dans le cadre d’un débat politique privilégiant le dialogue entre les différentes formes de savoir et la diffusion démocratique des connaissances et des technologies. Méthodologie: l’analyse de la conversation et la linguistique interactionnelle permettent l’étude de la «parole publique politique», où émergent, lors d’un événement sémiotique, social et linguistique, un ensemble de ressources pour accomplir des objectifs et des tâches, au sein d u meeting en question. Conclusions: L’analyse porte à la fois sur les ressources sémiotiques et sur les pratiques interactionnelles rétrospectives et prospectives qu’elles alimentent, lesquelles donnent lieu à leur tour à des pratiques d’action dans des environnements immersifs.
Palabras clave
Territorio, etnografía, memoria colectiva, historiografía, fuentes extremas, antropología jurídica, violencia política, archivos de la represión, dictadura franquista, Palabra institucional, interacción, tecnología, inmersividad, espacio.Abstract
Problématique: lors de la dernière élection présidentielle en France (2022), Jean-Luc Mélenchon, candidat de l’Union Populaire, et son équipe ont organisé un meeting . Dans ce contexte, les dimensions de l’espace ont été explorées dans le cadre d’un débat politique privilégiant le dialogue entre les différentes formes de savoir et la diffusion démocratique des connaissances et des technologies. Méthodologie: l’analyse de la conversation et la linguistique interactionnelle permettent l’étude de la «parole publique politique», où émergent, lors d’un événement sémiotique, social et linguistique, un ensemble de ressources pour accomplir des objectifs et des tâches, au sein d u meeting en question. Conclusions: L’analyse porte à la fois sur les ressources sémiotiques et sur les pratiques interactionnelles rétrospectives et prospectives qu’elles alimentent, lesquelles donnent lieu à leur tour à des pratiques d’action dans des environnements immersifs.
Keywords
Territory, ethnography, collective memory, historiography, extreme sources, legal anthropology, political violence, archives of repression, Franco dictatorship, Palabra institucional, interacción, tecnología, inmersividad, espacio.Cómo citar este artículo: Bonu, B. (2025). La reconfiguración del discurso público en una reunión política inmersiva. Nova Et Vetera, 34 , e-1317. https://doi.org/10.22431/25005103.1317
La parole publique politique et son soubassement technologique
Après la Première Guerre mondiale, les meetings politiques ont été dotés d’un soubassement technologique qui a suivi les changements et adaptations des dispositifs de sonorisation. On est alors passé de meetings politiques où le socle matériel était exclusivement représenté par l’appareil phonatoire et le corps de l’orateur, à des systèmes d’émission de la parole de plus en plus sophistiqués, en termes de qualité de reproduction et de portée spatiale de la voix ( Bonu, 2014 ).
Figure 1. Jean Jaurès tient meeting le 25 mai 1913, au Pré-Saint-Gervais contre l’allongement de la conscription militaire
Figure 2. Jean Jaurès tient meeting le 25 mai 1913, au Pré-Saint-Gervais contre l’allongement de la conscription militaire
La transformation des meetings est fondée sur le projet de réseau universel de communication de la téléphonie naissante, lui-même soutenu par l’objectif de la sauvegarde de la voix humaine par l’enregistrement : «Puisque c’est l’écoute plus que le son qui se démocratise» ( Laurentin, 2020 ). Cette citation nous oblige en effet à prendre en compte le cadre de participation de tout meeting politique, qu’il s’agisse de l’orateur ou de l’oratrice ou des participants. L’essor technologique a ainsi permis les grands rassemblements (et leur transmission à distance) des années 1930, assurant le succès des dictatures européennes qui ont conduit à la Seconde Guerre mondiale. Plus récemment, lors de la dernière élection présidentielle en France, le 16 janvier 2022, dans la ville de Nantes (dans le nord-ouest du pays), l’un des candidats, Jean-Luc Mélenchon, appartenant à la coalition de gauche de l’Union Populaire, et son équipe de campagne, ont organisé un meeting immersif. Celui-ci déclinait les dimensions de l’espace dans une argumentation politique mettant au premier plan les dialogues entre les savoirs et la distribution démocratique de la connaissance et des technologies. Il a été présenté comme une première mondiale dans une perspective explicitement revendiquée par les organisateurs du meeting : le renouveau des pratiques de la parole politique publique. En effet, le droit à la communication et à l’information politiques s’incarnent technologiquement. Comme l’exemple donné plus haut, à l’instar du microphone qui, en tant que technologie, démocratise l’écoute plus que le son lui-même, l’environnement immersif émerge et s’établit historiquement comme une nouvelle manière d’actualiser et de démocratiser le discours politique public.
Figure 3. Manifeste de présentation et organisation de l’espace du meeting
Figure 4. Manifeste de présentation et organisation de l’espace du meeting
Figure 5. Manifeste de présentation et organisation de l’espace du meeting
Figure 6. Manifeste de présentation et organisation de l’espace du meeting
Le public est entouré de parois de cinquante mètres de long et de cinq mètres de haut. L’immersion est assurée par un système de vidéoprojecteurs fixés à la structure. La diffusion utilise un dispositif classique de mise en images et une prise audiovisuelle à 360°.
Figure 7. Système de vidéoprojecteurs et studio
Figure 8. Système de vidéoprojecteurs et studio
Nous commencerons par rappeler les travaux sur la parole politique publique en analyse de conversation (AC), afin de présenter une analyse séquentielle d’un épisode de ce meeting politique immersif relatif à la campagne électorale présidentielle française de 2022. Nous procéderons à une analyse par strates, inspirée des travaux de Charles Goodwin ( par exemple, 2013 ). Nous reviendrons sur la prise de son à la fin de notre analyse, dans une démarche générale qui met en avant la (tri)dimensionnalité d’un événement social, en l’occurrence ce meeting politique Une version précédente de cette recherche a été présentée dans une communication (non publiée) au «XXII Festival de la Imagen de Manizales–Foro Acad émico Internacional de Diseño» en 2023, sous le titre : «Verticalidad, Horizontalidad, Profundidad: Reconfigurando el espacio en un mitin político inmersivo». Le texte présenté ici a bénéficié des remarques des participants à cet événement, de l’aide de Nicolas Duque-Buitrago et des suggestions d’un lecteur anonyme. Nous les remercions tous. .
La parole publique: un problème interactionnel
L’AC, étudiée ici sous l’angle de la sémantique interactionnelle (SI), s’est développée à partir des années 1960, en partant d’interactions dyadiques (par exemple le téléphone) ou d’échanges multipartites (des repas de famille, entre autres). Elle a mis en évidence les outils dont disposent les interlocuteurs pour participer efficacement à l’échange de parole, notamment la construction du tour et la relation entre les différentes interventions des participants. L’échange de paroles (« Talk-inInteraction ») entre deux (ou plusieurs) individus est considéré comme la forme de base de toute vie sociale. Prenons un exemple d’échange de ce type : Exemple de salutations:
A: Bonjour Jean B: Bonjour, ça va ?
Les éléments qui constituent la «niche organisationnelle immédiate» ( Schegloff, 1996 , p. 2) sont, d’une part, les unités de construction du tour (UCT) qui peuvent, seules, ou à plusieurs, constituer un tour de parole de manière récursive. Dans les deux cas, le bonjour peut être suivi d’autres éléments (UCT, ici en couleur). Les principes, simples mais puissants ( ), permettent l’alternance des locuteurs (sélection, auto-sélection et continuation) . Ici, la salutation produite par A, au moyen de l’auto-sélection en première ligne, sélectionne son récipiendaire. Ce passage de la parole met en place, en même temps, une configuration séquentielle de l’échange où se déploient les relations fortes et locales, comme la paire adjacente, par exemple, qui implique les deux salutations de l’exemple ( Sacks & Schegloff, 1979 ). La seconde, en répondant à la première , ferme ainsi cette séquence et l’ensemble des droits et obligations ouverts par le premier tour avec une ( bonjour ) ou deux actions (salutation et nomination de l’interlocuteur, Jean ). Si les deux interlocuteurs potentiels décident de continuer à marcher dans la rue sans manifester l’intention de s’arrêter, cette séquence peut également représenter une interaction dans son ensemble. L’AC, dans son intérêt pour les interactions institutionnelles s’est également intéressée à des activités où un seul locuteur est en action pendant une période assez longue : classe, cérémonie, tribunaux ou meetings politiques. Ces activités ont des statuts de participation asymétriques assez spécifiques, avec une partition entre le locuteur agissant et les participants, dont le droit d’accès à la parole principale est limité. L’une des questions est alors la suivante: comment se manifeste l’engagement des autres participants dans l’activité, et pas seulement du locuteur en action ?
Le spectateur, en réponse à l’orateur, constitue un ensemble avec les autres membres du public dans une activité commune. Dès qu’il manifeste son désaccord, par exemple en « booing » ( Clayman, 1993 ) contre les thèses parfois évoquées par l’orateur en action et attribuée à ses adversaires politiques, ou plus fréquemment, son adhésion aux positions présentées par des rires, des chants, des slogans ou plus typiquement encore, des applaudissements, il devient membre actif d’un collectif constitué avec les autres spectateurs qui manifestent en même temps la même adhésion. Grâce à ces manifestations conversationnelles, le participant déploie une activité collective, passant ainsi du statut d’unité de participation parmi d’autres à celui de membre actif d’un collectif constitué avec les autres spectateurs qui manifestent la même adhésion au même moment.
Figure 9. Un exemple de transcription sonore tiré d’une reproduction extraite d’Atkinson (1984) et complétée par l’auteur du présent texte (en rouge)
Le meeting requiert une coordination précise entre les participants pour reconnaître le moment où l’approbation collective peut être exprimée, ainsi qu’entre l’orateur et les participants pour identifier les moments clés du discours (par exemple, la liste composée de trois éléments dans l’image précédente). Le charisme qui suscite l’approbation est donc le produit de pratiques interactionnelles, et non pas seulement la manifestation d’une caractéristique personnelle de l’orateur. Ces pratiques sont coordonnées, séquentielles, simultanées, sérielles et multiples. Leurs dimensions sont sonores, verbales et vocales, visuelles, corporelles et liées à la mise en images et à l’immersion. «Les participants s’intéressent au produit de l’orchestration des pratiques en termes d’action, alors que les analystes s’intéressent également aux pratiques utilisées pour construire les actions.» ( Robinson, 2007, p. 68 ). Un travail de déstratification est donc d’abord nécessaire pour identifier toutes les ressources mobilisées dans l’épisode examiné et pour montrer leur fonctionnement dans la production de pratiques d’action. Nous allons donc rendre compte des actions dans leur développement temporel, dans l’écologie humaine et technologique de l’événement.
L’analyse multidimensionnelle de la séquence
Avant d’observer et d’analyser ces pratiques, deux notions doivent être rappelées. Le substrat est un paysage sémiotique immédiatement présent qui : offre des ressources de différentes sortes aux participants ; fait l’objet d’une élaboration et d’une transformation, dans l’orientation prospective et rétrospective de l’interaction en cours ( Goodwin 2013 ). Inspirée, au moins en partie, par la notion goffmanienne de position ( Goffman, 1987 ), la deuxième notion, la déstratification , est envisagée du point de vue du travail des participants comme un désassemblage continu d’éléments préexistants. Il alterne ainsi avec un assemblage sélectif de ressources pour fabriquer des pratiques d’action : «La structure feuilletée de l’action, qui se compose de couches de différents types de matériaux sémiotiques, est quelque chose que les participants peuvent, dans leur interaction, désassembler et recomposer pour élaborer leurs actions ultérieures.» ( Goodwin, 2016, § 17 ).
Le substrat est un paysage sémiotique immédiatement présent qui :
Nous pensons que cette notion, qui consiste à mettre progressivement en évidence l’ensemble des pratiques et des ressources des champs sémiotiques qui soutiennent les pratiques d’action, peut également être utilisée dans les pratiques du chercheur. Dans l’enrichissement progressif de la transcription, par exemple, on pourrait alors parler de (ré)-stratification . Cette accumulation progressive d’informations peut à la fois montrer les différentes phases de l’analyse, rendre sensible l’apparition des phénomènes et matérialiser le cheminement observationnel progressif pour le lecteur. L’analyse concerne à la fois, les ressources sémiotiques qui alimentent des pratiques interactionnelles rétrospectives et prospectives, lesquelles donnent lieu à leur tour aux pratiques d’action.
Le sonore: la rénomination
La prémisse résume, dans une orientation rétrospective (l.7), initiée en l.1, les thèmes déjà traités, afin de réactualiser le plan du programme politique déployé, qui impliquait déjà deux domaines précédents dans l’intervention de l’orateur, jusqu’au moment analysé qui annonce le troisième thème.
Figure 10. Transcription sonore de la séquence du pic du meeting.
Le changement de thème et l’annonce du moment clé du meeting prennent alors une trajectoire spécifique, puisqu’ils se fondent à la fois sur les éléments «nouveaux», et sur la référenciation/nomination précédée d’une préparation. Pour expliquer l’usage de ressources multimodales et collaboratives complexes lors du pic du meeting, ainsi que pour mettre en évidence les transformations lexicales successives nous devons enrichir progressivement la transcription. De plus, le changement de thème correspond à l’arrivée au premier plan du meeting d’un nouvel environnement immersif ( Jalhed, 2025 ). L’annonce de cette modification est produite par l’orateur qui mobilise un ensemble de pratiques pour rendre le pic du meeting public et sensible, pour l’accomplir. L’activité du principal locuteur consiste à présenter progressivement l’entité convoquée, à l’instar d’un personnage ou d’un intervenant invité sur l’estrade. C’est par cette (ré)-stratification progressive que nous allons procéder à l’analyse des différentes actions et ressources impliquant des champs sémiotiques de natures différentes.
Figure 11. Les différentes thématiques sont en relation avec les changements de l’immersivité.
L’orientation rétrospective par des références aux phases précédentes, à la ligne 6, rappelle le champ taxonomique cohérent de type «géométrique». La «profondeur», à la ligne 8, avec l’évocation du même champ sémantique des dimensions géométriques que dans les parties précédentes du meeting (la «verticalité» et l’«horizontalité», voir la figure 11 , ci-dessus), contribue à constituer et à renforcer la cohérence thématique de la présentation. La modalité utilisée dans les trois sections du meeting consiste à renommer le thème, en passant d’une première nomination géométrique à un élément, tout aussi générique du monde «espace» et «réseaux». La granularité est développée dans la zone rhématique (du déploiement du thème), consacrée aux arguments politiques. La définition qui suit la nomination géométrique, commencée à la ligne 8, introduit une indication référentielle sans nommer l’élément concerné (ligne 10), ce qui participe à la création d’un régime d’attentes propice ainsi à l’annonce. Il est à remarquer que l’objet de cette évaluation n’est pas la dimension géométrique, ni les référents à venir, mais implicitement le point du programme annoncé, «le plus beau» (à la ligne 7), en préparation de l’apogée à venir. Les choix lexicaux dans différents domaines de connaissance contribuent à la cohérence et à la mise en exergue de l’épisode. Le terme «mer» fait ainsi référence à deux antécédents : le terme «profondeur» et la définition «celle qui occupe soixante-dix pour cent de la planète». Cette efficacité à la fois locale, immédiate et à plus longue portée, voire trans-séquentielle ( infra ) est explicitée par Goodwin (2016, §40) : «L’action utilise comme input la structure et les ressources d’un substrat présent et produit comme output un nouveau substrat transformé, qui constituera le point de départ pour l’action suivante, et ainsi de suite». En revanche, l’UCT suivante, « thalassa » produit non seulement la réaction maximale du public, mais aussi une suite interactionnelle, l’évocation d’un fait historique qui assoit la ressource interprétative du champ de connaissance hellénique ancien. Goodwin (2016, §40) explique que «même les énoncés isolés prononcés par un seul locuteur témoignent de cette organisation cumulative: les éléments qui émergent dans une phrase n’existent en effet pas de manière autonome, mais nécessitent le substrat fourni par des segments antérieurs de cette même phrase pour pouvoir être compris. Dans le cours d’un tour de parole, de nouvelles unités peuvent transformer la signification pragmatique de ce qui a été dit précédemment.» En fait cette activité de l’orateur concrétise le thème et projette les actions à venir : ««[La notionalisation] consiste en la transformation d’une description par un locuteur précédent en une catégorisation par le locuteur suivant» ( Deppermann, 2011, p. 152 ). «Paradoxalement, alors que les notionalisations expriment toujours un concept abstrait, elles reçoivent un statut distinct, semblable à celui d›une chose, via leur expression par des noms. La conceptualisation nominale confère à la matière abstraite une distinction, une référabilité en tant qu›objet et une sorte d›existence indépendante ( Kress & Hodge, 1979, Ch.2 ), abstraite d’événements, d’actions, de situations et d’acteurs, auxquels la propriété abstraite serait liée dans un récit descriptif.» ( Deppermann, 2011, p. 162 ) Dans le même sens, Langacker (2008) affirme que la propriété sémantique de base des noms et des NP [groupes nominaux] est de conceptualiser leur référent comme une entité discrète» (idem, note 6). . Or, le processus de transformation mis en évidence plus haut met en place une taxonomie hybride ad hoc s’appuyant sur trois domaines qui fonctionnent ensemble, puisqu’ils référent tous à la même entité : «Les taxonomies d›inclusion et les partonomies sont généralement présentées comme des possibilités alternatives, mais la structure d’un discours ou d’un texte réel peut nécessiter une représentation qui soit une combinaison des deux, ce que j’ai appelé une taxonomie hybride» ( Bilmes, 2009, p. 1609 ). En fait, ce travail référentiel dans l’interaction met néanmoins en place trois champs de signification et de connaissance qui mobilisent des ressources sémiotiques différentes, mais complémentaires : géométriques, environnementales et historiques. À ce stade de l’observation, nous ne pouvons pas trancher entre deux hypothèses analytiques concurrentes. La première est que le pic 3 représente le «climax» de la séquence de renommage de l’entité énoncée. La seconde est que le pic 2 a provoqué une réaction atténuée de la part du public, et que le pic 3 vient «réparer» cet effet mitigé. Cette strate est en synchronie avec d’autres pratiques du candidat, notamment visuelles, liées au corps de l’orateur ( voir infra ). Cela crée finalement une linéarité conjoncturelle dans une structure de cumul de propositions et d’accords dans une activité co-opérative : «L’existence de ces zones de transformation co-opérative, qui se constituent au cours d’une action, est un phénomène central dans l’organisation cumulative de la culture, du savoir et de la vie sociale.» ( Goodwin, 2016, §40 ). Dans ce sens : «… la structure des concepts représentés par la taxonomie est supraséquentielle. Une fois la taxonomie créée, elle est là comme condition de discussion ultérieure» ( Bilmes, 2009, p. 1609 ). Cela prépare le thème à venir, véritable moment culminant du meeting (ligne 11). Les éléments sonores mobilisés sont d’abord verbaux, avec des nominations successives (pic 1), et les 2 et 3 sont mis en évidence vocalement (lignes 9-11). La dimension vocale se concentre aux points 2 et 3 (ligne 11) sur une intonation, un volume et un rythme croissants qui mettent en évidence la paire de termes avec 2 et 3 mis en relief. Le public reconnaît un point clé d’abord avec un applaudissement de moyenne intensité (x) sur le terme «mer», puis plus franchement sur l’item « Thalassa » les applaudissements se faisant alors plus affirmés (X). Après une pause, le locuteur produit le pic 3. Quelle est l’hypothèse analytique que l’on peut valider à la suite d’un examen approfondi de la séquence ? Quelle est la relation entre les différents éléments utilisés par l’orateur Dans une première version, nous avons considéré que les propos de l’orateur présentaient trois pics. Or l’analyse présentée plus bas distingue finalement les pratiques d’action produites par le terme «profondeur» des deux autres items. La (ré)structuration des différentes dimensions et ressources nous permettra de préciser et de répondre à ces questions et aux suivantes. ?
Le visuel
Figure 12. Le début de l’épisode
Les déplacements du corps de l’orateur et ses gestes constituent un mouvement de transition d’une configuration à l’autre, mais avec des caractéristiques temporelles parfaitement synchronisées avec les pics intonatifs (moyen, 2, plus accentué lors du 3, toujours ligne 11). Le déplacement de l’orateur est ainsi en continuité avec les gestes vers le haut ( la mer , avec un temps d’arrêt des bras vers le haut) et vers les côtés ( thalassa , avec une seconde fixation du mouvement latéral des bras), produits dans un continuum. Voici les images tirées du ralenti de l’ensemble de la gestualité complexe qui représente la strate complémentaire du sonore, impliquant la verbalité et la vocalité, construisant ainsi les pratiques d’action multimodales, ou les phénomènes recherchés.
Figure 13. Transcription avec les éléments corporels situés dans le temps en image fixe en fonction des changements d’immersivité.
La mise en image participe également, de manière synchrone, à la continuité perceptuelle des participants présents, produite par les images immersives du cadre présentiel. Les spectateurs à distance, autre entité traitée dans la (les) mise(s) en image, apparaissent en coordination avec les images immersives. Les contraintes auxquelles la mise en scène est soumise seront analysées plus bas. Cela illustre la portée des éléments qui constituent le substrat dynamique de la situation du meeting immersif Tous ces éléments élaborent l’écologie évolutive de l’annonce pendant le meeting. Couleurs utilisées dans la transcription pour montrer les pratiques multimodales : Pic = éléments verbaux et vocaux ; +IMMèr = dimension IMmersive ; PL_PM = Plans Large et Moyen. . Comment expliciter les changements de plan, sans les extraire du déroulement temporel et actionnel du meeting ? Comment rendre compte du rôle de l’immersion dans l’activité en cours, tant du côté des actions de l’orateur que de la réception du public ? L’analyse multidimensionnelle proposée ci-dessous permettra de répondre à ces questionnements et aux précédents dans un cadre unifié. Cet éventail taxonomique met en place des contraintes situationnelles qui s’exercent également sur les options de mise en image, pour les spectateurs distants. Les pratiques de nominations successives présentent la structure d’une annonce orientée vers l’introduction d’une nouvelle «participation». Sont ainsi mobilisées à la fois des pratiques relevant de l’introduction, lors d’un meeting par exemple, d’un nouvel orateur ou d’un nouvel événement, ou encore du nom du ou de la gagnant(e) lors de la remise de prix. Ces pratiques visent à créer des attentes reconnaissables et stabilisées, afin de communiquer une information auparavant inconnue ( Atkinson 1984, p. 379 et suivantes, supra ). Toutes les ressources interactionnelles et visuelles sont mobilisées pour rendre ce moment du meeting «unique». Mais cette mobilisation «totale» crée un «dilemme» pour la mise en scène. Ces contraintes peuvent être observées en deux temps. D’abord, le pic (2), correspondant à l’énonciation du terme «mer» pose le problème du plan à privilé gier dans la mise en images. D’une part, le locuteur est au cœur de l’emphase qui conduit à ce pic 2, et puis, après une pause, au pic 3. Il devrait donc être en premier plan. Cependant, l’arrivée de l’image immersive de la mer entre en concurrence (et en complémentarité) avec l’emphase apportée par l’orateur. Cela illustre l’importance des éléments qui constituent le substrat dynamique de la situation du meeting, notamment les changements d’images immersives.
Figure 14. L’emphase dans son environnement immersif.
Ce dilemme est résolu dans l’image suivante, où la mise en image peut englober à la fois le pic multimodal, verbal, vocal et gestuel. On y voit, cette fois-ci, un geste des bras vers les côtés du locuteur, qui est principalement en action, et l’arrivée au premier plan du champ sémiotique véhiculé par l’image des vagues en mouvement. Un élément dynamique qui était peu perceptible dans la prise immédiatement précédente. C’est cette image du meeting qui a été la plus largement reproduite.
Figure 15. «thalassa».
La caméra à 360°
Figure 16. L’annonce de la prise à 360°.
Une dimension supplémentaire, en plus de l’immersivité, dans la caractérisation de cet événement politique et technologique, est la prise audiovisuelle d’une caméra à 360° ( McIlvenny, 2020 ; ). Si cet examen ne fournit pas de nouvelles informations pour l’analyse du dispositif immersif dans la mise en images, il permet en revanche d’affiner certains traits participatifs vocaux du public, liés à la perception des changements survenant lors du meeting et dans l’immersivité. En effet, l’analyse de la vidéo de la caméra à 360 permet de différencier les ressources sonores mobilisées par le public grâce à la spatialisation du son : «Celles-ci, une fois enregistrées, sont transcrites pour être soumises à l’analyse : la transcription est une pratique de production et de configuration des données secondaires ( Mondada, 2002 ) à partir des données primaires elles-mêmes «fabriquées» par les enregistrements, au fil de laquelle est effectuée une spatialisation et une textualisation de la parole-en-interaction.» ( Mondada, 2007, p. 178 ).
Figure 17. Prise de vue de la caméra à 360°.
Voici les modifications apportées à la transcription (en couleur), rendues nécessaires principalement par l’écoute lors du visionnage répété de cette prise spécifique. Les précisions apportées concernent la dimension vocale des interventions du public. Elles sont déterminantes pour apprécier toutes les dimensions de la réception à leur place séquentielle Modifications suivant l’écoute de la prise en 360°, en couleur marron, par exemple : eheheh. En revanche, l’observation visuelle du déclenchement des applaudissements confirme massivement leur point de départ et leur intensité. «En mettant à disposition différents types de matériaux sémiotiques, les acteurs occupant des positions structurellement différentes (par exemple, le locuteur et le destinataire, le narrateur et le personnage principal, etc.) peuvent contribuer de manière significative à l’organisation d’une même action ( Marjorie Goodwin, 1980 ; Charles Goodwin, 1984 ; Goodwin & Goodwin, 1987a ; Iwasaki, 2011 ).» ( Goodwin, 2016, § 23 ) .
Figure 18. Modification de la transcription de la participation du public.
Dans ce sens, le traitement d’éléments nouveaux, voire inattendus, et l’examen des réactions du public confirment l’hypothèse de «l’annonce». Les premières marques de réception des propos de l’orateur, audibles exclusivement dans l’enregistrement avec la caméra à 360°, sont produites à la ligne 9. Ici les vocalisations manifestent la première surprise du public (alors que l’image immersive n’a pas encore changé). Cela montre l’une des composantes de la réception du public, qui ne se limite pas à l’approbation des propos du leader politique, mais qui manifeste également la valorisation positive de la «nouveauté» et de la «primauté» de «l’exploit» technologique. Cette surprise contribue et ali mente l’attitude favorable du public. L’écoute attentive permet de distinguer les deux formes d’action. Spécifiquement à la ligne12, le public, dans un seul mouvement, rend tangible par des interjections, la surprise créée par l’apparition des images de la mer. Autrement dit, un élément nouveau survient dans l’écologie interactionnelle, à la fois dans son substrat et dans le déroulement de l’interaction Voir dans un tout autre contexte séquentiel les travaux de Heritage (1998 ) sur « oh » dans les conversations anglophones. Sur le rôle du substrat nous reviendrons lors de la partie conclusive. , l’appréciation de «l’exploit» technologique, ainsi que plus classiquement pour un meeting politique, l’approbation des propos de l’orateur. L’orientation évaluative des participants, y compris à distance, est également visible dans la capture d’image synchrone défilant en temps réel à côté de la vidéo à 360°. Les interventions dans le chat sont majoritairement positives ( Ely Rose dans le cercle rouge, par exemple), accompagnées de la symbolisation d’un accord franc, concrétisé par trois pouces vers le haut. Ces formes d’intervention complètent l’environnement multisémiotique à la disposition des participants à distance. Elles contribuent à l’analyse sonore de l’appréciation de la nouveauté de «l’exploit» technologique, ainsi qu’à alimenter, par l’écrit (sans superposition avec le sonore), les réceptions positives de l’événement et de son pic. Dans ce sens, il serait réducteur de les définir uniquement comme des «spectateurs». En effet, l’hybridation de l’écriture quasi synchrone montre un soutien au propos de l’orateur, au moyen d’actions conversationnelles particulières comme l’évaluation.
Figure 19. Capture d’écran du chat dans l’émission de la vue à 360°.
«L’alternance codique»
Dans ce processus d’hybridation, on remarque que le pic 3 participe non seulement à la taxonomie partitive de l’univers (elle-même hybride, supra), mais fait également référence au terme du grec ancien désignant la mer et une divinité spécifique de cette culture liée à cette composante de l’environnement. On peut évoquer dans ce cas une forme spécifique d’«alternance codique» ( Gumperz, 1982 ; ) qui joue ici un rôle de premier plan. Dans les premiers travaux sur cette thématique en Norvège, ces auteurs distinguent entre « code-switching transactionnel (ou situationnel) et code-switching métaphorique… Le premier rend compte de l’alternance lorsqu’il y a changement de situation, d’activité, d’interlocuteur, i.e. un changement intervenant dans le contexte… Le second n’est pas sensible à un changement de situation ou d’interlocuteurs… la version normale et la version emphatisée d’un même énoncé répété dans l’autre langue, voire un engagement personnel vs une distanciation…» ( cité par ). Or, dans le cas de la suite «mer» «thalassa» «(—->Δ ↑ le cris de l’expédition des dix-mille ↑ Δ<» (ligne 13), l’orateur achève la transition thématique, la mise en évidence du point clé.
Figure 20. L’alternance codique et son implication
En même temps, le code-switching est également métaphorique, puisqu’il permet d’introduire une citation savante en utilisant des métaphores habituellement employées dans le langage politique, comme celles de la guerre et de la longue marche.
Figure 21. Entrée «Dix-Mille» de Wikipédia, consultée le 9 juillet 2023.
En résumé, les différentes pratiques d’action se fondant sur différents champs sémiotiques peuvent être représentés par la transcription des marques temporelles du changement multimodal concernant les contributions sonores, verbales, vocales et visuelles, ainsi que par le corps de l’orateur en action dans un arrière-plan visuel immersif et par des changements de plan dans la mise en image. Cette vision écologique de l’action sociale de cet événement politique spécifique mérite quelques éléments de résumé et de prospection.
Conclusions
Notre analyse a mis en évidence la continuité historique de la modalité d’activité politique du meeting, à travers certaines formes d’action et de disposition spatiale du public autour de l’orateur, qui étaient déjà observables auparavant. Nous avons ainsi étudié des pratiques d’action vocales et verbales couramment utilisées dans la parole publique pour mettre en valeur les points saillants du discours de l’orateur en action. Ces procédures flexibles s’adaptent également à la présentation et à l’introduction de technologies jamais utilisées auparavant dans ce contexte spécifique. L’analyse séquentielle de l’action, située dans le déroulement temporel de l’événement, permet de saisir de manière unitaire des ressources d’origine multimodale et sémiotique différenciée. Cette approche ne se limite pas aux choix de termes, mais s’étend également à «l’alternance codique». Traditionnellement conceptualisés comme abstraits et décontextualisés, ces éléments doivent en revanche être étudiés dans le déploiement séquentiel de l’interaction. Comme le souligne Bilmes (2009, p. 1609) à propos de la taxonomie : «Il s’agit d’une structure de sens. Mais ce n’est pas la structure conceptuelle de A, ni celle de B, ni une combinaison des deux, ni comme une représentation de leurs connaissances partagées, même si nous prenons cette connaissance comme adaptée spécialement-pour-cette-occasion. La taxonomie représente plutôt la structure émergente du sens de la conversation elle-même, un squelette sémantique, un ensemble abstrait de relations terminologiques/conceptuelles telles qu’elles se manifestent dans un discours en contexte culturel. C’est un champ de sens co-construit dans et pour l’instant.». De même, au lieu de saisir une liste de fonctions linguistiques décontextualisées pour «l’alternance codique» ( code switching , ou CS), il faut comprendre que «…les participants organisent et rendent sensé le CS de manière contingente et occasionnée» ( Mondada, 2007, p. 169 ), en utilisant de manière multidimensionnelle le changement de termes et de langue. L’approche développée ici permet également d’envisager des pistes de recherche futures sur l’immersivité. Dans les synthèses sur la problématique de l’immersion, on distingue systématiquement les effets émotionnels d’autres activités dans les observations ( voir par exemple Milgram & Kishino, 1994 , ainsi que Suh & Prophet, 2018 ). En revanche, notre analyse montre que l’apparition d’images immersives concernant la mer est liée aux actions de l’orateur, principalement en action, ainsi qu’à celles du public. Ce dernier participe avec des contributions que l’on peut reconnaître culturellement comme relevant de deux formes de participation : l’une, plus classique dans les meetings politiques, est orientée vers l’approbation ; l’autre, liée à l’écologie immersive, marque avec des interjections la surprise et l’appréciation des éléments nouveaux et inattendus ( ; ; Davidsen & McIlvenny, 2022 ). Ce renouveau profond de la parole publique, rendu possible par des technologies innovantes comme l’immersivité et la caméra à 360°, a un impact considérable sur la structuration du discours politique, notamment dans la façon de présenter l’écologie de la vie humaine. L’une des particularités de cette réécriture de l’environnement est que l’expression de l’action politique ne se limite pas à une échelle exclusivement terrienne. Elle s’effectue à l’aide de transformations nominales basées sur une taxonomie hybride, à partir de la classe des dimensions géométriques qui constitue l’ossature thématique du meeting et partonomique de l’univers ( Bilmes, 2009 ). La notion On pourrait l’appeler hyper-notion, car elle permet à la fois de relier des dimensions jusqu’alors isolées de l’observation des activités humaines, comme les attentes socialement constituées et les connaissances situées, et de penser le substrat comme un objet de transformations, dans une conception dynamique de l’action sociale, de ses ressources et pratiques. Une histoire scientifique de ce type de notion «généraliste» reste à faire, à l’instar des «frames» de Fillmore (1976) , des espaces mentaux de Fauconnier (1984 ) , des cadres de Goffman (1987) et de Tannen (1993 ), etc. qui permet l’analyse unitaire de l’ensemble complexe des phénomènes c’est celle de substrat. Charles Goodwin nous a légué un outil qui transforme en profondeur la prise en compte de ressources disparates, l’examen de modalités différentes et la mise en évidence de phénomènes interactionnels. Il demande également une adaptation des pratiques de recherche dans l’action sociale, notamment dans la présentation progressive de la transcription, aussi bien dans l’analyse en temps réel de l’interaction que dans la praxéologie de la vision.




















